Discours

Remise du Prix des Arts, des Lettres et des Sciences de la République et Canton du Jura à Germain Meyer, homme de théâtre, pédagogue et metteur en scène.

Salutations protocolaires

Avec ou sans les trois coups, c’est donc à mon tour d’entrer en scène.

Et croyez-moi, je suis particulièrement heureuse du rôle retenu pour moi ce soir par
le metteur en scène de cette cérémonie, un rôle fait sur mesure puisqu’il s’agit, au
nom du gouvernement jurassien, de vous remettre à vous Germain Meyer, homme
de théâtre, metteur en scène, pédagogue, créateur, alchimiste des âmes et des
mots, de vous remettre le Prix 2006 des Arts, des Lettres et des Sciences de la
République et Canton du Jura.

Et s'il me tient tout particulièrement à cœur d'être à la hauteur de ce rôle, c’est que
le rituel de la remise de ce prix à un metteur en scène - j’ai envie de dire "à un
accoucheur de talents ", d’aucuns diraient même un saltimbanque - prend ce soir
d'autant plus de saveurs qu’il permet d’exprimer de la reconnaissance à une
personne située à l’intersection de la culture et de l’éducation au sens le plus noble
du terme.

C’est vrai ça Germain Meyer...Vous n’êtes ni peintre comme vos illustres
prédécesseurs Liuba Kirova ou Jean-François Comment, ni poète et écrivain
reconnu comme Alexandre Voisard ou Pierre-Olivier Walser, ni historien comme
Victor Erard, ni constructeur des fondements de la République comme Joseph
Voyame... Vous n’êtes...

Et si vous étiez tout cela à la fois...

Ariane Mnouchkine, metteuse en scène du théâtre de la Cartoucherie de Vincennes
à Paris, a écrit: « Le théâtre a charge de représenter les mouvements de l’âme, de
l’esprit, du monde, de l’histoire... » et pour comprendre et traduire les mouvements
de l’âme, du monde et de l’histoire, il faut être à la fois poète, artiste et profondément
humain. Une sorte d’éponge intelligente qui capte les humeurs du monde et qui les
traduit pour nous les rendre accessibles.

Ce que nous souhaitons honorer aujourd’hui, Germain Meyer, c’est bien sûr votre
talent de metteur en scène et de créateur, mais surtout votre soif inaltérable de
transmettre, partager, enseigner. Et en cela nous innovons et nous ouvrons une
brèche sur l’avenir de notre canton.

J’ai entendu dire que votre maman ajoulote rêvait de faire de vous un missionnaire...
eh bien j’ai envie de dire que c’est gagné ; vous avez semé; j'ignore si vous avez
semé la «bonne parole », mais je sais à quel point votre fidélité à la « belle parole »
a porté ses fruits.


Grâce à vous, le Jura est désormais une terre de création théâtrale incontournable.

Vous avez bien sûr bénéficié du travail de défrichage réalisé pendant des années par
le TPR, le Théâtre populaire romand de Charles Joris, mais il a fallu reprendre le
flambeau, éviter que la flamme ne s’éteigne alors que le TPR se repliait sur la
Chaux-de Fonds.
C’est ainsi qu’en 89 vous participez à la création puis prenez la responsabilité de la «
coordination théâtre » du Jura qui pose les fondements de la politique théâtrale du
Jura historique...

Former, créer, animer et diffuser sont désormais les quatre axes de votre travail de
pèlerin de l’expression théâtrale.
Grâce à vos compétences et à votre obstination, le canton du Jura dispose depuis
1994 d’une maturité artistique avec option « théâtre », unique en Suisse.

A ce jour, 26 jeunes artistes ou à tout le moins créateurs en devenir sont sortis du
lycée de Porrentruy, avec en poche cette Maturité artistique section théâtre, à l’instar
de Camille Rebetez scénariste désormais reconnu et Laure Donzé, metteuse en
scène, tous deux très présents sur la scène jurassienne.

Au-delà de nos frontières régionales, tous ces jeunes créateurs sont autant
d’ambassadrices et ambassadeurs de la République et Canton du Jura et de témoins
de la réalité du vivier culturel jurassien.

C’est également à vous Germain Meyer que l’on doit l’idée d’animer des ateliers
théâtre à l’école car pour récolter il faut semer, et naturellement le plus tôt sera le
mieux.

Donner aux jeunes le goût du jeu théâtral, de l’expression, des lettres et de la
diversité des métiers du théâtre.
C’est tout cela dont nos écoles bénéficient aujourd’hui à l’heure où dans certains
cantons on n’hésite pas à traduire les restrictions budgétaires en suppression des
branches annexes. Et quand on parle de branches annexes, la culture est bien
entendu directement concernée.

Dans l'offre de cours facultatifs assurés aussi bien à l'école primaire que secondaire,
l’école jurassienne reconnaît l'option théâtre comme une discipline à favoriser. Ainsi
8 écoles secondaires sur les 9 que compte le canton proposent des ateliers théâtre
et à l’école primaire 1⁄4 des cercles scolaires ont choisi de proposer le théâtre à leurs
élèves.

Le théâtre développe une foule de compétences clés essentielles telles que
notamment l’aptitude à s'exprimer avec aisance par la voix, le geste et le corps; la
capacité à travailler seul mais aussi en groupe; la disponibilité à assumer des
responsabilités; la sensibilité éthique et esthétique; bref le théâtre favorise la
confiance en soi et la construction d’une identité harmonieuse.

Toutes ces valeurs donnent du sens à la résistance.

Et vous, Germain Meyer, vous êtes, en quelque sorte, un résistant culturel.


Désormais la région jurassienne - et là j’englobe les districts du Jura et du Jura
bernois - dispose de structures de formation uniques en Suisse (les camps et les
ateliers théâtre et musique de l’AJAC) dans le domaine des métiers des arts et je n’ai
pas encore cité l’Association jurassienne « Cours de Miracles » animée par une autre
de vos disciples Germain Meyer, Marie-Jeanne Liengme.

Cours de Miracles offre des ateliers et des cours à près de 500 élèves de tous âges,
un éventail de formations qui s’étend de l’initiation au théâtre, aux arts de la scène et
de la rue, à la formation à l’animation théâtrale.

Reconnue au-delà des nos frontières cantonales, « Cours de Miracles » dispense
désormais une formation professionnelle d'animation théâtre aux élèves de 2ème
année de la Manufacture, la Haute Ecole de Théâtre de Suisse romande installée à
Lausanne.

Un bel exemple de désenclavement si l’on pense que ce sont les étudiant-e-s de la
Haute Ecole de Théâtre qui se déplacent dans le Jura pour bénéficier de cette
formation et non l’inverse comme c‘est plutôt l’usage. Vous en conviendrez, voici une
belle façon d’exister sur le plan culturel.

Un regret toutefois.
Même si ce soir nous bénéficions, pour poser nos tréteaux, de ce lieu magique que
sont les anciens Fours à chaux de Saint-Ursanne, véritables friches industrielles
marquées encore de l’empreinte de centaines de mineurs qui durant près de 80 ans
ont sué sang et eau pour l’amour de leur métier ou tout simplement pour gagner leur
croûte...
Même si ce soir nous bénéficions des infrastructures matérielles et techniques mises
à notre disposition par « Musique des Lumières » et « Mont Terri Production » et le
chef d'orchestre Facundo Agudin, à la veille de la Première de l’Opéra « Der
Schwarze Mozart ». J’ai un regret. Et je crois que ce soir il est partagé par
beaucoup d’entre vous.

Celui de ne pas disposer dans le Jura ou le Jura bernois d’un toit pour abriter les arts
de la scène, un centre digne de ce nom, en quelque sorte un « Centre régional
d’expression artistique » dédié à la formation, à la création et à la diffusion, un centre
qui pourrait par la suite ne pas se limiter aux arts de la scène.

Je souhaite que l’attribution de ce Prix des Arts, des Lettres et des Sciences de la
République et Canton du Jura remis ce soir à un homme de théâtre, un inlassable
artisan des arts de la scène, participe à une véritable prise de conscience des atouts
culturels dont dispose le Jura, des atouts qui nécessitent un écrin pour briller de tous
leurs feux bien au-delà de nos frontières.

La République et Canton du Jura a vocations diverses : Pour n’en citer que quelques
unes, j’évoquerai la vocation horlogère, touristique, industrielle, rurale ; il n’y a lieu de
ne négliger aucun de ces atouts, chacun étant complémentaire de l’autre... au risque
d’asseoir notre région sur une chaise boiteuse. Je suis convaincue du fait qu’à
chacune de ces vocations devrait s’ajouter une dimension ou une préoccupation
culturelle.

Sans compter que la culture a accompagné de belle manière la lutte pour la création
de notre canton.

A l’époque, nos tribuns, poètes et écrivains avaient la rue et les places publiques
comme lieux d’expression, les manifestations politiques leur servaient de théâtre,
comme au moyen âge.

Force est de constater qu’aujourd’hui l’expression culturelle de nos artistes est
différente, toujours tellement vivante mais différente.
Elle n’accompagne plus un projet de lutte mais un projet de société et celui-ci a
besoin de marquer son territoire, de disposer d’un lieu d’échanges, de création et de
spectacles.

La région a besoin de projets culturels dignes de ce nom, et leur réalisation, ne peut
et ne doit pas être porté par les seuls milieux culturels.
Les milieux économiques pourraient d’ailleurs s’y intéresser en tant que partenaires
actifs, si l’on sait que l’attractivité d’une région - pour susciter l’implantation de
nouvelles entreprises par exemple - est notamment reflétée par la richesse de son
offre culturelle.
Dernièrement, une étude faite par la Haute Ecole des arts appliqués de Zurich a
montré que les industries culturelles représentent environ 3% de l’économie
nationale et engendrent un chiffre d’affaire de 14 milliards de francs.

Eh oui... à chacun son langage... Et moi je vais retrouver le langage du cœur pour
revenir à vous Germain Meyer.

J’ai parlé de vos réalisations dans le Jura mais peu de votre parcours riche
d’expériences, de coups de cœur et de ruptures fécondes.
Car Germain Meyer, vous n’êtes pas un homme qui vous installez. Quand la situation
devient trop ronronnante, vous passez la main et vous relevez un nouveau défi.

C’est ainsi qu’après avoir fait vos lettres à Paris, sous l’experte et exigeante direction
de Roland Barthes, vous décidez de confronter la théorie à la pratique et c’est au
Mexique que vous portent vos pas de jeune homme avide de découvertes. Vous y
resterez douze ans. Douze ans de militantisme culturel, théâtral et politique en milieu
rural, douze ans de créations dans le plus profond respect des cultures et des
besoins locaux des « campesinos ». Vous animez un véritable théâtre populaire
proche d’une population qui doit réapprendre à exprimer ses besoins et à valoriser
sa culture ancestrale riche de symboles. Et en cela Germain Meyer vous excellez !

Homme de terrain mais aussi intellectuel, vous donnez des conférences, publiez,
créez une méthodologie du théâtre rural sans compter une trentaine de créations
originales dans la langue de Cervantes.

De retour en Suisse en 1986, un petit crochet par Genève, le théâtre du Caveau,
Neuchâtel, le théâtre Patatra et vous voilà de retour au pays, dans votre Jura natal.

Depuis 17 ans, le Jura et le Jura bernois peuvent bénéficier à la fois de votre
érudition, de votre goût pour la mise en scène et la création et de votre passion pour
le théâtre populaire. Et qui dit « théâtre populaire » ne dit pas « œuvres mineures ».

On trouve à votre répertoire aussi bien Shakespeare, Kopkov, Gogol ou plus près de
chez nous parmi les auteurs jurassiens, Daniel de Roulet ou encore le biennois,
Robert Walser.

Et votre passion d’homme de théâtre vous la vivez, avec toujours à l’esprit ce
savant équilibre entre formation – création - animation et diffusion.

Et vos passions, au travers de ces quatre thématiques qui vous sont si chères - et
qui le sont devenues pour nous également - , vous avez su les transmettre avec
émotion, générosité et plaisir, des qualités qui vous distinguent.

Ce soir, c’est ce travail original, complet et riche de pionnier que le Gouvernement
jurassien souhaite honorer en vous remettant le Prix 2006 des Arts, des Lettres et
des Sciences de la République et Canton du Jura.

Grâce à vous le cœur du Canton bat de manière plus expressive ici et hors de ses
frontières.


Nous vous en remercions vivement et chaleureusement.



Elisabeth Baume-Schneider
Présidente du Gouvernement

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